Bap! biennale d'architecture et de paysage 2022, versailles • commissaires d'exposition: nicolas dorval bory, guillaume ramilien • équipe: marie boenders, inès penneron, hugo rabehi penninck, thomas raynaud • texte: jeremy lecomte • photographe: salem mostefaoui
Dans un récent livre qui a fait trop peu parler de lui, l’essayiste et journaliste américain Nathaniel Rich faisait un constat amer : en 1979, « à peu près tout ce que nous comprenons à l’heure actuelle du réchauffement climatique était compris. Et même mieux compris, sans doute. Les principaux aspects du problème étaient tranchés, sans débat possible, et les spécialistes, loin de se disputer sur l’établissement des faits, travaillaient à en affiner les conséquences. Il y a [plus de quarante ans] nous aurions pu sauver la Terre. Pourtant nous n’avons rien fait. »1 Plusieurs décennies plus tard, ce constat résonne de manière d’autant plus alarmante que la création du GIEC, en 1988, apparait avoir moins été le point de départ d’un éveil des consciences que le fait de ce premier échec : la conséquence d’un revirement ayant amené responsables politiques et cadres de l’industrie pétrochimique à imposer l’idée suivant laquelle nous en savions alors finalement trop peu pour agir.
Le fait est que ce revirement ne nous a pas simplement fait perdre du temps. Pendant que les membres du GIEC compilaient patiemment les preuves d’un réchauffement dont on savait depuis longtemps l’essentiel, le phénomène n’a fait que s’amplifier. Pendant qu’ils tachaient de souligner l’évidence et tentaient de convaincre les responsables politiques qui les avaient mandatés de la nécessité et de l’urgence croissante qu’il y avait d’agir, la plupart des causes de ce réchauffement se sont développées à une vitesse sans précédent. Loin du monde dans lequel un consensus sur la nécessité d’agir avait pu rapidement émerger, nous nous sommes également progressivement éloignés du fait de pouvoir imaginer et mettre en pratique de véritables alternatives. Si les constats produits par les membres du GIEC se sont aggravés, leurs recommandations se sont peu à peu mises au pas d’un discours de transition soulignant notre incapacité à imaginer autre chose que des solutions palliatives, notre incapacité à imaginer autre chose que l’optimisation technologique d’un système de production et de modes de vie que l’on sait aujourd’hui profondément délétères. 2
Face à ce type de recommandations, l’objet que nous avons choisi de reconstruire et de présenter dans le cadre de cette biennale pourrait paraître anecdotique. Un simple héliostat, capable de renvoyer la lumière du soleil là où ses rayons ne frappent pas. Comme si, confrontés à la catastrophe, nous aurions pris le parti de jouer au yo-yo… Mais si nous avons choisi de reconstruire cet objet, et si je reprends ici une métaphore qu’utilisait son inventeur, Steve Baer, dans Sunspots (1974)3, c’est que nous nous intéressons finalement moins à ce principe particulier qu’à la logique générale dont il procède. À un moment où il semble si difficile de remettre en cause l’inertie d’un système de production confinant les mesures à prendre pour lutter contre le réchauffement climatique à la grandiloquence d’une maitrise technologique toujours plus grande des problèmes engendrés par les précédentes, il est peut-être finalement plus convaincant d’accepter de regarder les choses plus simplement. Depuis quand avons-nous réduit la question de l’énergie solaire à la technologie des panneaux photovoltaïques ? À l’heure où l’on parle de plus en plus d’augmenter la capacité de réflexion des rayons solaires de la planète par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère, des mécanismes tels que celui de cet héliostat témoignent d’une tout autre logique. Non pas l’idéal d’une artificialisation totale de la planète provenant tout droit des logiques militaires et industrielles de la guerre froide, mais celui d’une capacité de tous et toutes à transformer leur milieu de vie en prenant appui sur ses ressources propres. Non pas la grande intervention totalisante, mais la maligne manipulation passive des ressources existantes. Loin de n’être que le fait anecdotique d’un mouvement hippie passé de mode, ce type de démarche portait une philosophie de la technique et de l’environnement immensément plus solide et plus rigoureuse que ce que l’on trouve dans nombre de discours contemporains sur la question. Il nous appartient d’en réinterpréter les traces, et de lui donner une portée plus grande encore.
« Basic technology » écrivait Baer…
1 Nathaniel Rich. Perdre la Terre : Une histoire de notre temps, Seuil, 2019. Extraits de l’introduction de ce livre, ces quelques phrases rassemblées ouvrent la quatrième de couverture du livre.
2 Voir notamment le dernier rapport du GIEC, publié le 4 avril 2022.
https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/downloads/report/IPCC_AR6_WGII_SummaryForPolicymakers.pdf
3 Steve Baer, Sunspots, Zomeworks coorporation, 1974, p. 21.